Balades à Paris et en Touraine

L’Angélus de Millet

14 Février 2017, 13:09pm

Publié par Jean-Charles Prévost

Jean-François Millet peint entre 1857 et 1859 un homme et une femme qui récitent l'angélus, prière qui sonne au clocher lointain de l’église Saint-Paul de Chailly-en-Bière, près de Barbizon. Ils ont interrompu leur récolte de pommes de terre dont les outils, la fourche, le panier, les sacs et la brouette, sont représentés. En 1865, Millet raconte : "L'Angélus est un tableau que j'ai fait en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l'angélus pour ces pauvres morts". C'est donc un souvenir d'enfance qui est à l'origine du tableau et non la volonté d'exalter un quelconque sentiment religieux, Millet n'est d'ailleurs pas pratiquant, dans une scène simple, il souhaite fixer les rythmes immuables des paysans. Ici, l'intérêt du peintre se porte sur le temps de la pause, du repos.

Isolé au premier plan, au milieu d'une plaine immense et déserte, le couple de paysans prend des allures monumentales, malgré les dimensions réduites de la toile (55,5 × 66 cm). Leurs visages sont laissés dans l'ombre, tandis que la lumière souligne les gestes et les attitudes. La toile dépasse l'anecdote de la scène de genre à la campagne, typique de l’école de Barbizon à laquelle appartient Millet pour exprimer un profond sentiment de recueillement, tendant ainsi vers l'archétype.

Peint pour honorer une commande de Thomas Gold Appleton, fils d’un marchand protestant de Boston, écrivain, artiste et collectionneur d’art, celui-ci ne prend pas livraison du tableau, rebuté sans doute par le thème religieux et plus spécifiquement catholique : la prière de l’Angélus cite la salutation de l'ange lors de l'Annonciation à Marie dont le rôle est systématiquement minoré par le protestantisme.

L'Angélus, oublié par son commanditaire en 1859, fit l’objet d'une spéculation inconnue auparavant sur le marché de l’art en passant de mains en mains au cours de la seconde moitié du XIXème siècle. L’accroissement de la valeur au cours des ventes successives profite à l’ensemble de la peinture et soutient la valeur des collections autant que la solvabilité de ses détenteurs. L'Angélus fut aussi l’objet d'un incroyable engouement patriotique lors de sa tentative avortée d'achat par le Louvre et son départ aux Etats Unis en 1889. Au total son prix monta de 1000 francs or en 1860 jusqu’à 800000 francs or, une somme colossale en 1890 lors de son achat par Alfred Chauchard contre plusieurs musées américains.

Historique des transactions

  • L’Angélus est acheté 1000 frs or en 1860 par la collection Papeleu ; il passe dans la collection Alfred Stevens puis dans la collection Van Praët la même année, toutes trois à Bruxelles,
  • · Retour à Paris en 1864, dans la collection de Paul Tesse marchand parisien qui l'échange contre "La grande bergère » du même Millet qu’on peut aussi voir aujourd’hui à Orsay,

    · En 1865, le tableau passe, toujours à Paris, dans la collection d’Emile Gavet collectionneur d’art et ami de l’architecte new yorkais Stanford White - auteur notamment de l’arche de Washington square à New York et révolvérisé par le mari déséquilibré de sa maitresse…

    · Retour à Bruxelles dans la collection de John Waterloo Wilson, industriel d’origine Britannique et collectionneur d’art.

    · Le tableau est acheté 200000 frs or par Secrétan, industriel et spéculateur parisien pour sa collection qui le vend à la galerie Petit, mais le rachète peu après 30000 frs or à Petit et le garde dans sa collection jusqu'en 1889.

    · A la vente organisée par la galerie Sedelmeyer le 1er juillet 1889 à Paris suite à la faillite de Secrétan, le tableau, convoité par le Louvre, est acquis pour 600000 frs or par l’American Art Association et passe aux Etats Unis. Celle-ci le garde de 1889 à 1890 dans sa collection.

  • Alfred Chauchard l’acquiert en 1890 de l'American Art Association pour 8000000 frs or et le garde jusqu’à son décès en 1909 et il est accepté par l'Etat en 1910 à titre de legs et attribué au musée du Louvre ; il y reste jusqu’en 1986 pour être finalement affecté au musée d'Orsay, où il est exposé aujourd’hui.

C'est cet engouement qui explique que l’œuvre soit devenue au cours du XXe siècle une icône dont la célébrité mondiale s’étendit jusqu’aux calendriers des Postes.

La personnalité de son dernier acquéreur mérite qu’on s’y arrête : après des débuts très modestes de commis de magasin, Alfred Chauchard devient le propriétaire des Grands Magasins du Louvre, situés en face du musée (actuel Louvre des antiquaires). Il réunit de vastes collections de peintures et d'objets d'art : l'Angélus de Millet, mais aussi, des Corot, Delacroix, Daubigny, Meissonier, tous actuellement au musée d’Orsay. Sans héritier direct et déjà connu en comme sauveteur de l’Angélus, il a compris qu’une donation au Louvre permet d’assurer sa gloire dans le Panthéon national.

Chauchard ordonne soigneusement ses funérailles, qu'il veut grandioses, renonçant toutefois à son intention première de voir les œuvres qu’il lègue à la France le suivre dans son cortège funéraire. La cérémonie eut lieu le 10 juin 1909. Il est inhumé dans un mausolée grandiose au Père-Lachaise.

Le mouvement qu’il initie ainsi sera imité par les La Caze, Moreau-Nelaton, Rothschild, ou, plus récemment, Hélène et Victor Lyon, Lemme, Kauffmann, Schlageter et dernièrement Carven Grog, Chagoury voire les plus grandes entreprises françaises comme Axa, Total ou Carrefour,…

L’Angélus de Millet
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