Balades à Paris et en Touraine

Fiction or non fiction, that is the question”…

10 Octobre 2016, 08:42am

Publié par Jean-Charles Prévost

Detroit vue d'avion

Detroit vue d'avion

pourrait-on dire sans craindre de paraphraser Shakespeare…

Pendant longtemps je me suis contenté de lire de la « non-fiction » : des documents sur l’histoire ou l’économie des pays où j’étais envoyé pour mon travail, ou des récits de voyage, mais maintenant que mes voyages sont devenus virtuels j’ai recommencé à lire des romans. Je vous en ai d’ailleurs donné un aperçu dans mes billets précédents sur Maupassant, Philippe Muray ou Lionel Duroy,

Je vous propose donc trois ouvrages aux frontières du document et du roman : deux romans récents Il était une ville de Thomas B Reverdy qui se passe à Detroit, la Grande Arche de Laurence Cossé qui relate la construction du monument qui ferme la perspective de la Défense et, vous vous en étonnerez sans doute, une bande dessinée : le Lotus Bleu, d’Hergé.

Commençons justement par le Lotus Bleu, la cinquième des aventures de Tintin, et la premier à être basée sur des faits réels s’appuyant sur une recherche documentaire approfondie, même si cela n’apparait pas forcément à la lecture. Il parait d’abord en feuilleton entre le 8 août 1934 et le 17 octobre 1935 dans le Petit Vingtième[1] et en noir et blanc, comme tous les premiers albums d’Hergé, la version en couleurs plus connue ne paraitra qu’en 1946. Dans ses premiers albums, Tintin est d’ailleurs présenté comme un reporter au petit Vingtième – même si il n’écrit jamais !

Hergé raconte  qu’au moment où il avait annoncé dans ce journal que les prochaines aventures de son héros auraient lieu en Chine, il reçut la lettre suivante : « Je suis aumônier des étudiants chinois à l'Université de Louvain. Or, Tintin va partir pour la Chine. Si vous montrez les Chinois comme les Occidentaux se les représentent trop souvent ; si vous les montrez avec une natte qui était, sous la dynastie mandchoue, un signe d'esclavage ; si vous les montrez fourbes et cruels ; si vous parlez de supplices « chinois » alors vous allez cruellement blesser mes étudiants. De grâce, soyez prudents : informez-vous ! » 

Benoît Peeters, biographe d'Hergé, résume ainsi sa prise de conscience :

« Tintin, qui jusque-là se nourrissait allègrement de mythes et de poncifs[2], entreprend désormais de les combattre ; il sera celui qui démonte les apparences et non plus celui qui s'en satisfait. [...] Il prenait conscience de sa propre responsabilité de conteur. Désormais, il s'agira pour lui de présenter au lecteur une image aussi fidèle que possible des pays dans lesquels il envoie Tintin, et donc de se documenter de façon aussi précise que possible. »

Hergé a reçu l'aide de Tchang Tchong Jen, jeune étudiant chinois en art recommandé par l’aumônier. Ainsi, tous les textes en chinois visibles dans cette bande dessinée ont une signification réelle et souvent, très politisée. Une profonde amitié liait les deux hommes et Tchang a inspiré le personnage du Lotus Bleu, fruit de leur travail en commun.

En effet, le Lotus Bleu est le premier album témoignant d’un vrai souci de réalisme ; il s’inspire directement des tensions de l'époque entre la Chine et le Japon, notamment l'incident de Moukden où en 1931 les Japonais font sauter une voie ferrée leur appartenant, en accusent les Chinois, en tirent prétexte pour l'invasion de la Mandchourie, prélude à la terrible guerre sino-japonaise de 1937. La situation politique de l'époque est également évoquée à travers quelques allusions à la Société des Nations, notamment avec le discours parfaitement mensonger prononcé par un diplomate japonais devant une assemblée amorphe.

Ce souci de réalisme échappe au lecteur, plus attaché par son attachement aux personnages de la bande dessinée, l’exotisme et la beauté du dessin, surtout dans la version colorée de 46. Pourtant c’est tout autant une aventure de Tintin qu’un reportage d’Hergé qui adopte pour la première fois une position anticolonialiste, faisant sien le combat pour la défense de la Chine opprimée par les Japonais et des Occidentaux sans scrupules et racistes, faisant le commerce d'opium et baignant dans des affaires louches. Hergé avait compris qu’une œuvre de fiction n’est jamais un pur divertissement et que l’auteur porte la responsabilité des messages qu’il véhicule, il s’est donc efforcé à la fois de valider ses sources et de mettre son texte en conformité avec ses opinions. Un livre à relire pour sa beauté formelle et l’aventure humaine qu’il représente dans l’œuvre d’Hergé qui, après avoir mis en scène le sauvetage de Tchang dans Tintin au Tibet, finira par le retrouver en 1981 en Chine…

Changement d’époque et de continent avec « la Grande Arche » paru en 2016, nous revenons à Paris de nos jours avec Laurence Cossé qui nous raconte l’épopée de sa construction à la Défense.

Ce fut, avec l’Opéra Bastille, la Cité des Sciences de la Villette, la Très Grande Bibliothèque et le réaménagement du Louvre, l’un des grands projets culturels décidés par François Mitterrand à son arrivée au pouvoir en 1981 et qui devaient être terminés en 1989 pour le Bicentenaire de la Révolution Française.

Avec ce livre nous replongeons dans les années 80, qui nous paraissent proches, alors qu’elles sont à la lecture du livre, finalement tout aussi éloignées de nous que la Chine des années 30. Ici aussi le souci de réalisme a motivé une recherche approfondie de documents d’époque et de témoignages des principaux protagonistes avec toutefois les moyens d’aujourd’hui : Internet, Wikipedia, les journaux et la télévision sont dûment cités à de nombreuses reprises.

Mais au-delà du documentaire l’auteur met son sujet en perspective par des comparaisons historiques, des digressions sur les contraintes de l’architecture et de l’écriture et des références aux mythes qui s’y appliquent. Laurence Cossé rend aussi compte des sentiments des protagonistes de cette affaire pleine d’enjeux techniques, politiques et financiers, sans parler des luttes de pouvoir et des problèmes d’ego : Spreckelsen, l’architecte gagnant du concours s’y enfonce dans une solitude de plus en plus grande, lui qui voit lui échapper la réalisation de son œuvre.

Alors que tout l’effort de documentation effectué pour le Lotus Bleu tend à disparaître derrière la poésie du dessin d’Hergé et l’histoire de ses personnages, le livre de Laurence Cossé est des trois exemples cités celui dont on voit le mieux la genèse Elle intègre à la narration des éléments exogènes : coupures de presse, témoignages des protagonistes… 

L’effet de réel ainsi créé fait vaciller la frontière entre réalité et fiction. Si comme moi vous êtes passionnés par l’architecture et les projets industriels, et que des digressions parfois un peu techniques ne vous rebutent pas, vous aimerez j’en suis sûr « la Grande Arche » et vous aurez une pensée pour ceux qui ont mené à bien ce projet en passant par la Défense.

Dernier exemple, le roman de Thomas B Reverdy « l’histoire d’une ville ». A l’inverse de « la Grande Arche » qui met en scène les protagonistes réels du chantier, Reverdy s’appuie une intrigue et des personnages issus de son imagination. Le personnage principal est un ingénieur français (qui ressemble d’ailleurs physiquement à l’auteur) nommé à Detroit dans une équipe internationale en charge d’un projet de voiture mondiale. Il découvre avec nous la ville en 2008, capitale de l’industrie automobile mais aussi de la violence urbaine, et exemplaire de la malédiction que représente pour certains le capitalisme. Le centre-ville, séparé en ilots par des autoroutes infranchissables, a été abandonné par la population sur une superficie retournée à la prairie où tiendraient Boston, Manhattan et San Francisco ; ses usines, ses immeubles et ses maisons sont livrées aux gangs et servent d’abri aux dealers et aux squatters qui finissent par les incendier.

Les personnages secondaires originaires de la ville vont nous permettre de comprendre au travers d’Eugène ce qui s’y vit : les enfants qui fuguent dans une zone abandonnée pour être récupérés par les dealers, leurs parents et le policier qui se met en tête de les retrouver, les collègues d’Eugène, embarqués avec lui dans ce projet auquel personne ne croit, la serveuse du bar où Eugène trouve un peu d’humanité et pour qui il finira par abandonner le projet et rester à Detroit.

Chacun des chapitres met tour à tour en scène les différents protagonistes cités plus haut, seuls ou deux à deux, dans une démarche quasiment chronologique (à une exception près).

Les plus beaux chapitres sont à mon avis « La ville paysage » qui décrit la solitude de l’expatrié dans un nouveau pays et « Pour la première fois » que je vous laisse le plaisir de découvrir…

L’histoire d’une ville m’a fait passer un bon moment à la découverte d’un monde qui se cache à l’écart de la société …

Découvrir des mondes dont nous ne soupçonnons pas l’existence, n’est-ce pas justement ce que nous permet le roman ?

 

[1] Supplément hebdomadaire pour la jeunesse du journal belge Le Vingtième Siècle qui cesse de paraitre le 8/5/40

[2] Tintin au pays des Soviets, Tintin au Congo, Tintin en Amérique notamment

Le Lotus Bleu cinquième album des aventures de Tintin d'Hergé, soldats japonais en Mandchourie, l'architecte Johan von Spreckelsen, la Grande Arche en chantier, maison abandonnée devant le Detroit Renaissance Center
Le Lotus Bleu cinquième album des aventures de Tintin d'Hergé, soldats japonais en Mandchourie, l'architecte Johan von Spreckelsen, la Grande Arche en chantier, maison abandonnée devant le Detroit Renaissance Center
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