Balades à Paris et en Touraine

New York

26 Juillet 2016, 10:53am

Publié par Jean-Charles Prévost

Manhattan bird's eye view

Manhattan bird's eye view

Laissez-moi vous emmener à New York pour un voyage immobile. Un de ces voyages auquel nous invitent nombre de romanciers, de réalisateurs et de compositeurs. Nul besoin de passeport, le seul visa nécessaire sera celui de votre imagination !

Comme pour un vrai voyage, les guides avec leurs plans et leurs descriptions des itinéraires touristiques sont indispensables pour se faire une idée des lieux –je n’y suis jamais allé. On m’en a prêté deux qui, heureux hasard, se complètent très bien : l’un dans la collection Encyclopédie du voyage chez Gallimard propose de très belles et pertinentes illustrations, l’autre dans celle du Petit Futé, des textes truffés de références littéraires et artistiques –d’ordinaire, je me méfie de cette collection, mais là on dirait qu’ils ont copié Lonely Planet, c’est tout dire !

Pour compléter ces apports plutôt concrets, j’ai choisi deux romans et un film :

« Manhattan Transfer » de John Dos Passos (c’est à dire changement à Manhattan) et « The Age of Innocence » d’Edith Wharton sont parus tous les deux dans les années 20. C’est une période charnière aux Etats Unis,: les immigrants accostent encore nombreux au port de New York porte d’entrée du pays où tout est possible , fuyant la vielle Europe dévastée par la guerre et engoncée dans ses problèmes sociaux et économiques, avant que le traumatisme de la Crise de 29 ne mette fin brutalement au rêve américain. Quand Dos Passos décrit la vie de ses contemporains, Edith Wharton remonte le temps en évoquant la bonne société des années 1870 quand l’Amérique devient une grande puissance économique qui exercera bientôt une hégémonie politique de fait sur le monde.

« Manhattan Transfer » décrit des personnages de toutes conditions, des riches aux déclassés de la société : immigrés récents, soldats de retour de la première guerre mondiale que personne n’attend et dont on se méfie comme auteurs potentiels de troubles. L’écriture de Dos Passos est très originale : c’est une grande fresque dont les nombreux personnages disparaissent soudain ou réapparaissent dans des situations complétement différentes (Congo Jake passe des bas-fonds à la 5ème Avenue en devenant un bootlegger renommé). L’auteur passe sans transition de l’un à l’autre un peu comme dans un film, ce qu’on ne réalise parfois qu’après plusieurs lignes et du réalisme le plus « gore » au rêve et à la poésie. Le livre commence en 1900 et s’achève au cours des années 20 par la prohibition et ses conséquences sur la société : l’hégémonie de la pègre et la corruption de la police. Dos Passos donne des indications géographiques précises qui permettent de le suivre pas à pas dans les rues du New York d’aujourd’hui grâce aux guides. Comme dans un collage cubiste, il insére dans son texte des titres de journaux, qui permettent au lecteur de se situer dans le temps, ou des poèmes très bien tournés ; il restitue phonétiquement dans ses dialogues les accents de ses personnages (yiddish, italien, français Middle West - Gawd pour God par exemple). Ce parti-pris fait beaucoup pour l’ambiance « melting pot » du roman qui donne à « voir » et à « entendre » les personnages.

Edith Wharton écrit ce livre à Paris où elle vit depuis une dizaine d’années après son divorce. Elle le  situe dans la société « WASP » (blanc anglo-saxon protestant) du New York des années 1870 qu’elle a bien connu enfant (elle y est née en 1862). C’est une société extrêmement sûre d’elle, l’observation des codes et la défense du groupe y priment sur la liberté de l’individu, marquée par le puritanisme qui exige l’honnêteté dans les relations d’affaires alors que dans les relations extra conjugales il suffit de ne pas se faire prendre. Elle utilise aussi son talent de décoratrice –son violon d’Ingres- pour décrire les modes vestimentaires, les menus, la décoration des hôtels particuliers fréquentés par la bonne société New Yorkaise, insiste sur les références à la mode du Second Empire français (les Tuileries) et aux artistes académiques (Bouguereau, Cabanel) effectivement très en vogue aux Etats Unis à cette époque et met en perspective ces liens artistiques en en montrant le côté artificiel. Elle utilise un style et un vocabulaire recherchés avec des phrases qui donnent parfois l’impression qu’elle s’est inspirée de la complexité des incises de Proust. J’ai lu ces deux livres en anglais, mais je dois avouer que pour en tirer l’essentiel, j’ai été bien aidé par les résumés, lists of characters et analyses disponibles sur le Net pour ces classiques de la littérature américaine.

Le film sur New York qui s’impose à mon avis, c’est « Manhattan », quoique comme les romans on pourrait en citer bien d’autres. Dans ce film en noir et blanc Woody Allen prend le contrepied de la plupart des autres films qui mettent l’accent sur l’architecture verticale des gratte ciels : il présente au contraire une image très humaine de la ville par des cadrages au ras du sol des « brownstones », maisons en grés rouge de seulement quelques étages, des habitants des divers quartiers dans leurs activités quotidiennes au lieu de se focaliser sur le quartier de Wall Street et ses rues comme des canyons où le soleil pénètre difficilement entre les buildings. Il rend très bien l’atmosphère new yorkaise cosmopolite et nous plonge dès le début du film dans une ambiance onirique et très personnelle. D Chartier dans son article « Manhattan : Deux représentations de la ville : verticalité / horizontalité? » décrit ainsi le début du film : «  A sept reprises, il ré-écrira la première phrase de ce premier chapitre d’un livre - scénario, livrant à voix haute l’ambigüité de sa relation à une ville tour à tour violente, désordonnée, paisible, agressive, romantique, narcissique, décadente; une ville / double du narrateur qui, comme lui, tente de résoudre son manque à être par une autocréation et une autodestruction permanentes. La séquence échappe à la logique cartésienne et se structure comme un vagabondage éveillé à travers les lieux de l’imaginaire allénien, rythmé par la respiration de la ville et par la courbe ascendante de la rhapsodie de Gershwin, ponctué par le monologue en forme de pastiche littéraire, contrepoint plus ou moins ironique des images».

Alors qu’il ne donne aucun point de repère géographique, Woody Allen excelle à nous mettre dans l’ambiance de New York par des références musicales (c’est un grand amateur de jazz) ou picturales (avec notamment de nombreuses reprises des motifs des tableaux d’Edward Hopper) exprimant un point de vue éclectique et très personnel sur la ville. En complément des deux romans précédents, je vous recommande donc de revoir ce film qui nous rapproche un peu plus de la réalité du New York d’aujourd’hui. Je vous recommande aussi de surfer sur le Net car contrairement à Paris ville musée, la «big Apple » n’arrête pas de se transformer, et tout particulièrement sur le site du National Geographic qui vous transporte très efficacement dans le «  Manhattan skyline » de demain.

J’espère que ce voyage immobile vous a plu ; après New York, je vous inviterai prochainement à me suivre avec William Boyd dans le Londres d’aujourd’hui, qui n’est toutefois  pas si loin de celui de Dickens!

Wall street, Times Square, Central Park, Brownstones, MOMA facade, Flat Iron - hommage to Hopper, Brooklyn bridge (affiche du film Manhattan)
Wall street, Times Square, Central Park, Brownstones, MOMA facade, Flat Iron - hommage to Hopper, Brooklyn bridge (affiche du film Manhattan)
Wall street, Times Square, Central Park, Brownstones, MOMA facade, Flat Iron - hommage to Hopper, Brooklyn bridge (affiche du film Manhattan)
Wall street, Times Square, Central Park, Brownstones, MOMA facade, Flat Iron - hommage to Hopper, Brooklyn bridge (affiche du film Manhattan)
Wall street, Times Square, Central Park, Brownstones, MOMA facade, Flat Iron - hommage to Hopper, Brooklyn bridge (affiche du film Manhattan)
Wall street, Times Square, Central Park, Brownstones, MOMA facade, Flat Iron - hommage to Hopper, Brooklyn bridge (affiche du film Manhattan)
Wall street, Times Square, Central Park, Brownstones, MOMA facade, Flat Iron - hommage to Hopper, Brooklyn bridge (affiche du film Manhattan)

Wall street, Times Square, Central Park, Brownstones, MOMA facade, Flat Iron - hommage to Hopper, Brooklyn bridge (affiche du film Manhattan)

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